1925

"A la mémoire de Sverdlov", inclus dans Silhouettes Politiques, Tome 8 de l'oeuvre en russe, Série 2, Devant le défi historique.
Cette traduction provient du texte édité en français par l'UCI, brochure ronéotypée (1961) [titre russe : Pamyati Sverdlova].


Œuvres - Mars 1925

Léon Trotsky

A la mémoire de Sverdlof

13 mars 1925


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Je n'ai connu Sverdlof qu'en 1917, a une séance de la fraction bolchevique au premier Congrès des Soviets : Sverdlof présidait. A cette époque rares étaient ceux qui, dans le parti, devinaient l'envergure de cet homme remarquable. Mais, dans les mois qui allaient suivre elle devait se révéler pleinement. Dans la première période après la Révolution on pouvait encore distinguer les émigrés, c'est-à-dire ceux qui avaient passé de nombreuses années à l'étranger, des bolcheviks «domestiques» et «indigènes». A beaucoup de points de vues, les émigrés présentaient de sérieux avantages de par leur expérience européenne et, en liaison avec celle-ci leur horizon plus large et aussi, parce qu'ils avaient généralisé théoriquement l'expérience des luttes fractionnelles dans le passé. Naturellement cette division entre émigrés et non-émigrés ne fut que temporaire ; a présent, toute différence s'est effacée. Mais en 1917 et en 1918, elle était assez sensible. Quoiqu'il en soit, il n'y avait nulle trace de «provincialisme» chez Sverdlof, même a cette époque. D'un mois à l'autre il devenait plus grand et plus fort, naturellement, organiquement, apparemment sans effort, au rythme des événements, en collaboration et en contact étroits avec Vladimir Illitch, au point qu'à regarder superficiellement on aurait pu croire que Sverdlof était né «homme d'Etat» révolutionnaire accompli de premier ordre. Tous les problèmes de la Révolution, il les abordait non d'en haut, c'est-à-dire partant de considérations théoriques générales, mais plutôt d'en bas, à travers les impulsions de la vie elle-même, telles qu'elles étaient transmises par l'organisme du Parti. Quand de nouveaux problèmes politiques étaient en discussion, il pouvait parfois sembler que Sverdlof — surtout quand il se taisait, ce qui n'était pas rare — hésitait ou n'avait pu encore prendre parti. En réalité, au cours de la discussion son esprit était occupé à résoudre le problème sur un plan parallèle qui pourrait s'esquisser ainsi : qui est disponible ? Ou le nommer ? Comment allons-nous attaquer la question et la faire concorder avec nos autres tâches ? Et la décision politique n'était pas plutôt prise, l'aspect organisationnel du problème et la question du personnel pas plutôt posés, qu'il s'avérait presque invariablement que Sverdlof avait déjà, toute prêtes des propositions pratiques de grande portée, basées sur sa mémoire encyclopédique et sa connaissance personnelle des individus.

Au premier stade de leur formation, tous les services et institutions des Soviets s'adressaient à lui pour le personnel ; et cette première et pénible mise en place des cadres du Parti demandait un esprit exceptionnellement riche et inventif. On ne pouvait s'appuyer sur un appareil établi, des dossiers, des archives, etc. Car tout cela était encore à l'état de confusion extrême et, de toute façon, n'offrait aucun moyen de vérifier directement jusqu'à quel point le révolutionnaire professionnel Ivanof était qualifié pour diriger tel service du Soviet qui n'existait encore que de nom. Il fallait une intuition psychologique spéciale pour prendre de telles décisions : il fallait, dans le passé d'Ivanof, fixer 2 ou 3 points focaux et en tirer des conclusions à l'usage d'une situation entièrement nouvelle. Avec cela, ces transpositions devaient s'opérer dans les domaines les plus divers — à la recherche d'un Commissaire du Peuple, d'un dirigeant pour l'imprimerie des Izvestia, d'un membre du Comité Central des Soviets ou d'un commandant du Kremlin et ainsi de suite ad infinitum. Ces problèmes organisationnels surgissaient bien entendu ; sans aucune suite, c'est-à-dire n'allant jamais du poste le plus élevé au poste le plus bas ou vice-versa, mais dans n'importe quel ordre, au hasard , chaotiquement. Sverdlof se renseignait, recueillait ou se souvenait de détails biographiques, donnait des coups de téléphone, distribuait des recommandations, lançait des convocations établissait des rendez-vous. Je ne puis dire aujourd'hui exactement à quel titre il accomplissait tout ce travail, c'est-à-dire quels étaient au juste formellement tous ses pouvoirs. Mais en tout cas une part considérable de ce travail devait s'accomplir sous sa responsabilité personnelle, — avec le soutien, naturellement de Vladimir Illitch. Et telles étaient les exigences du moment que personne n'éleva la moindre contestation. Sverdlof accomplit une part considérable de son travail d'organisation en tant que Président du Comité Exécutif Panrusse des Soviets. Utilisant les membres de cet Exécutif pour des emplois divers et à différents titres. «parlez-en à Sverdlof» conseillait Lénine très souvent quand quelqu'un s'adressait à lui pour une question particulière. « Il faut que j'en parle à Sverdlof» se disait le «dignitaire» soviétique frais émoulu, quand il avait maille à partir avec ses collaborateurs. L'une des manières de résoudre un problème pratique capital était — selon la Constitution non-écrite d'en parler à «Serdlof». Mais Sverdlof lui-même, bien entendu, n'était pas du tout partisan de cette méthode suprêmement individualiste. Au contraire, toute son activité préparait les conditions nécessaires pour donner à tous les problèmes du Parti et du Soviet une solution plus systématique et régulière. Dans ces jours là, ce dont on avait besoin c'était de «pionniers», dans toutes les sphères c'est-à-dire de gens capables de se débrouiller par leurs propres moyens au milieu du plus immense des chaos, en l'absence de traditions, sans statuts ni règlements. C'était de tels pionniers pour les besoins les plus inconcevables, dont Sverdlof était constamment en quête. Il se souvenait comme je l'ai déjà dit de tel ou tel détail biographique, comment un tel s'était comporté dans telle ou telle circonstance, et de cela il déduisait, si oui ou non, tel ou tel candidat ferait l'affaire. Il y avait évidemment beaucoup de fautes. Mais l'étonnant, c'est qu'il y en ait pas eu beaucoup plus. Et ce qui paraît le plus étonnant, c'est que Sverdlof ait même pu s'attaquer à un problème au milieu du chaos des tâches, du chaos des difficultés et avec un minimum de personnel capable. Il était beaucoup plus clair et beaucoup plus facile d'aborder chaque problème du point de vue principe et utilité politique que du point de vue organisationnel. Cette situation qui est encore la nôtre aujourd'hui, doit être considérée comme découlant de l'essence même d'une période de transition vers le socialisme. Mais à ce moment là, la contradiction entre un but clairement envisagé et le manque de ressources matérielles et humaines se faisait sentir de façon beaucoup plus aiguë qu'aujourd'hui. C'était précisément quand les questions au stade de leur solution pratique que beaucoup s'en allaient hochant la tête avec perplexité. Et alors quelqu'un demandait : «Eh, bien qu'en dites-vous Jabob Mikaïlovitch ?»

Et Sverdlof donnait sa solution. A son avis, «l'entreprise était tout à fait réalisable». Il fallait déléguer un groupe de Bolcheviks, bien choisis, leur communiquer le dossier voulu, les liaisons voulues, consacrer l'attention et l'aide nécessaire, ce serait fait. Pour remporter des succès dans cette voie, il fallait avoir la confiance absolue qu'il était possible de résoudre n'importe quelle tâche et de surmonter n'importe quelle difficulté. Une inépuisable réserve d'optimisme dans l'action constituait, en réalité, la base de l'activité de Sverdlof. Naturellement cela ne veut pas dire que chaque problème était de cette façon résolu à 100%. S'il était résolu à 10 % c'était bien. Dans ces jours-là, cela signifiait déjà le salut parce que le lendemain était assuré. Mais après tout, c'était le fin mot de toute l'activité au cours des ces premières et très dures années. Il était nécessaire de trouver des vivres d'une façon ou de l'autre ; il était nécessaire de trouver des vivres pour les troupes, de les équiper, de les entraîner ; il était nécessaire d'assurer les transports d'une façon ou de l'autre ; il était nécessaire d'arrêter le typhus d'une façon ou de l'autre. Peu importe à quel pris la Révolution devait sauver son lendemain.

 

Le meilleur type du Bolchevik

Les qualités de Sverdlof se révélèrent d'une manière saisissante aux moments les plus critiques, par exemple après les journées de Juillet de l'année 1917, c'est-à-dire que les Gardes Blancs eurent écrasé notre Parti à Pétrograd. Et de nouveau,, pendant les journées de Juillet de l'année de 1918, c'est-à-dire après que les Socialistes-Révolutionnaires eurent organisé leur insurrection. Dans les deux cas , il était nécessaire de reconstruire l'organisation, de renouer les liaisons ou de les créer, en retenant ceux qui avaient subi la plus grande épreuve. Et dans ces deux cas, Sverdlof fut irremplaçable avec son calme révolutionnaire, sa largeur de vue et l'abondance de ses ressources.

A une autre occasion , j'ai raconté comment Sverdlof vint du Grand Théâtre du Congrès des Soviets, au Cabinet de Vladimir Illitch juste au «point culminant» du soulèvement des S.R. Après nous avoir salué avec un sourire, il dit : «Eh bien, je suppose que nous aurons de nouveau à déménager du Sovnarkum (Conseil des Commissaires du Peuple) au Revkom (Comité Militaire Révolutionnaire) qu'en pensez-vous ? »

Sverdlof restait lui-même, comme il était habituellement. Dans de tels moments, on apprenait réellement à connaître les gens. Et Jacob Mikaïlvitch était vraiment hors de toute comparaison, confiant, courageux, ferme, plein de ressources — le meilleur type du bolchevik. Ce fut précisément dans ces moments critiques que Lénine arriva a apprécier et à connaître Sverdlof. De temps en temps il arrivait que Vladimir Illitch prenait le téléphone pour proposer à Sverdlof une mesure particulièrement imminente et dans la plupart des cas la réponse qu'il recevait était la suivante : «Déjà». Cela signifiait que la mesure avait déjà été adoptée. Nous fîmes souvent des plaisanteries à ce sujet, disant : «Eh bien, selon toute vraisemblance, Sverdlof l'a déjà».

«Vous vous souvenez, remarqua Lénine, une fois au commencement nous étions contre son admission au Comité Central. Combien nous avions sous-estimé cet homme ! Il y eut une discussion considérable à ce sujet mais la base nous corrigea à l'assemblée et il s'avéra qu'elle avait tout à fait raison.»

En dépit du fait qu'il ne fut même jamais question, bien-entendu, de fondre les organisations, le bloc avec les S.R. tendait certainement à rendre la conduite des cadres de notre Parti quelque peu nébuleuse. Qu'il suffise de mentionner par exemple, que lorsqu'un groupe important d'activistes fut détaché sur le front Est, en même temps que Mouraviev était nommé commandant en chef de cette région, un S.R. fut élu secrétaire de ce groupe de plusieurs vingtaines d'hommes, dont la plupart étaient des Bolcheviks.

Dans les institutions et départements divers, plus était grand le nombre des membres nouveaux et accidentels de notre Parti, plus étaient indéfinies les relations entre Bolcheviks et S.R.. Le relâchement, le défaut de vigilance et de cohésion parmi les membres du Parti récemment installés seulement dans l'appareil d'Etat encore nouveau, sont caractérisés de manière tout à fait frappante par le simple fait que le cœur du soulèvement à la base était constitué par l'organisation S.R. des troupes de la Tchéka.

Le changement salutaire se produisit littéralement en deux ou trois jours. Durant les jours de cette insurrection organisée par un parti dirigeant contre un autre, alors que toutes les relations personnelles étaient brusquement mises en question, et que les fonctionnaires, dans les départements, commençaient à osciller, les éléments les meilleurs et les plus dévoués, dans toutes sortes d'institutions, rapidement se rapprochèrent les uns des autres, brisant tout lien avec les S.R. et les combattant. Les cadres communistes fusionnèrent dans les usines et les régiments. Dans le développement du Parti et de l'Etat ce fut un moment d'une importance capitale. Les éléments du Parti, répartis et partiellement dispersés à travers les cadres sans forme de l'appareil d'Etat et dont les liens avec le Parti se confondaient, sur une grande échelle, avec les relations de départements, maintenant ces éléments revenaient instantanément au passé, serraient les rangs et se soudaient les uns aux autres sous les coups de l'insurrection S.R. Partout les cadres communistes prirent la structure que prit alors l'actuelle direction dans la vie intérieure de toutes les institutions. On peut dire que ce fut précisément dans ces jours-là que le Parti, dans sa majorité, devint pour la première fois conscient vraiment de son rôle d'organisation dirigeante, le leader de l'Etat prolétarien le Parti de la Dictature du Prolétariat non seulement sous ses aspects politiques mais aussi sous ses aspects organisationnels. Cette évolution que l'on pourrait définir comme le début de l'auto-détermination du Parti dans le domaine de l'organisation au sein de l'appareil de l'Etat soviétique crée par le Parti lui-même eut lieu sous l'autorité de Sverdlof, sans se soucier si cela concernait le Comité Exécutif Panrusse des Soviets ou l'un des Services du Commissariat à la Guerre. Les historiens de la Révolution d'octobre seront obligés de distinguer et d'étudier minutieusement ce moment critique de l'évolution des rapports réciproques entre le Parti et l'Etat, moment qui devait mettre son sceau sur tout la période à venir, jusqu'à aujourd'hui. En liaison avec cela, l'historien qui soulèvera cette question mettra en lumière le rôle immense joué par Sverdlof, l'organisateur, au cours de ce tournant très important. Il détenait entre ses mains toutes les ficelles du réseau des relations pratiques.

Plus critiques encore furent les jours ou les Tchécoslovaques menaçaient Nijni-Novgorod, tandis que Lénine tombait, deux balles S.R. dans le corps, je reçu le 1er septembre un télégramme chiffré de Sverdlof : «Rentrer immédiatement. Illitch blessé. Ignorant gravité. Calme complet règne. Sverdlof. 31 août 1918.» Je partis immédiatement pour Moscou. Les cercles du Parti à Moscou étaient d'humeur austère, sombre mais décidé. Sverdlof donnait l'expression la plus parfaite de cette décision. Ses responsabilités et son rôle augmentaient dans des proportions considérables, ces jours-là. On pouvait sentir une tension extrême dans ce corps nerveux. Mais cette tension extrême signifiait seulement une plus grande vigilance — elle n'avait rien de commun avec une agitation sans objet et encore moins avec de l'irritation. Dans de tels moments Sverdlof donnait pleinement sa mesure.

Le diagnostic des médecins était optimiste. Aucune visite n'était autorisée à Lénine, personne n'était admis. Il n'y avait aucune raison de rester à Moscou. Peu après mon retour à Svyajsk, je reçu une lettre de Sverdlof datée du 8 Septembre «Cher Léon Davidovitch, je profite de l'occasion pour vous écrire quelques mots. Vladimir Illitch va bien. Je pourrai probablement le voir dans trois ou quatre jours.» Le reste de la lettre traite de questions pratiques qu'il n'est pas nécessaire de rapporter ici.

Profondément gravé dans ma mémoire reste le voyage à la petite ville de Gorki ou Vladimir Illitch était en convalescence de ses blessures. Ce fut au cours de mon voyage suivant à Moscou. Malgré la situation terriblement difficile, on pouvait nettement sentir à ce moment l'amélioration sur le front Est, qui était alors le front décisif, nous avions repris Kazan et Simbirsk. L'attentat contre la vie de Lénine servit au Parti d'épreuve politique suprême : le Parti se fit plus vigilant, se tint davantage sur ses gardes et se prépara mieux à chasser l'ennemi. Lénine se rétablissait rapidement et se préparait bientôt à reprendre son activité. Le tout réuni engendrait une atmosphère de force et d'assurance. Puisque le parti avait été capable de faire face à la situation jusqu'à maintenant, il continuerait sûrement à l'avenir. C'était exactement notre état d'esprit en faisant route vers Gorki. «En route» (en français dans le texte) Sverdlof me mit au courant de ce qui s'était passé à Moscou pendant mon absence. Il avait une excellente mémoire, comme c'est le cas de la plupart des individus qui ont une grande volonté créatrice. Son rapport tournait, comme toujours, autour des choses les plus importantes à faire, avec les détails organisationnels nécessaires, accompagnés en passant de brèves caractéristiques des individus. En résumé, c'était un prolongement de l'activité habituelle de Sverdlof. Et au fond de tout cela, on sentait un courant de confiance, calme, mais en même temps irrésistible. «Nous le ferons».

 

Un président d'autorité

Sverdlof eut à présider maintes fois. Il fut Président de nombreux organes et dans de nombreux meetings. Ce fut un Président d'autorité. Non dans le sens qu'il mettait fin à une discussion ou interrompait l'orateur, etc. Pas du tout. Au contraire, jamais il n'éluda, ni n'insista sur les formalités. Son autorité comme Président consistait en ceci qu'il savait toujours de quelle décision pratique il retournait, il comprenait qui devait parler, ce qu'on devait dire et pourquoi. Il était tout à fait familiarisé avec l'arrière plan du problème — et chaque problème important et complexe à son propre arrière — plan. Il était expert à donner la parole à l'orateur qu'il fallait, il savait soumettre à temps la proposition au vote, il savait ce qu'on pouvait obtenir et il était capable d'obtenir ce qu'il voulait. Ses traits de Président étaient indissolublement liés à toutes ses qualités de leader praticien, à son habileté à saisir les gens sur le vif, de façon réaliste, à son intarissable esprit inventif dans le domaine des combinaisons organisationnelles et personnelles.

Pendant les sessions orageuses, il était expert à laisser l'assemblée devenir bruyante, à laisser s'échapper la vapeur, puis au moment propice il intervenait pour rétablir d'une main énergique et d'une voix métallique.

Sverdlof était de taille moyenne, brun, frêle et malingre, son visage décharné. Ses traits anguleux. Sa voix forte et même puissante pouvait sembler disproportionné par rapport à son physique. A un degré encore plus élevé, on pouvait en dire autant de son caractère. Mais une telle impression ne pouvait être que fugitive. Et puis l'image physique se confondait avec celle du moral. Plus : ce visage décharné avec sa volonté calme, invisible, invincible et inflexible, cette voix puissante mais sans souplesse offraient une image harmonieuse. «Nitchevo» disait quelquefois Vladimir Illitch dans une situation difficile «Sverdlof leur dira ce qu'il faut faire de sa basse sverdlovienne et l'affaire sera liquidée». Dans ces mots, il y avait une affectueuse ironie.

Pendant la période du début, après Octobre comme on sait, nos ennemis appelaient les communistes, «les hommes de cuir» à cause de la façon dont nous étions habillés. Je crois que l'exemple de Sverdlof joua un rôle capital dans l'introduction de l'uniforme de cuir parmi nous. En toutes circonstances, il circulait invariablement recouvert de cuir de la tête aux pieds, de sa casquette de cuir à ses bottes de cuir. Ce costume, qui correspondait plus ou moins à ces journées, rayonna loin autour de lui, comme le type du centre de l'organisation.

Les camarades qui connurent Sverdlof dans la clandestinité se souviennent d'un Sverdlof différent. Mais, dans ma mémoire, Sverdlof reste vêtu de cuir comme une armure devenue noire, sous l'effet des premières années de la Guerre Civile.

Nous étions à une réunion du Bureau Politique quand Sverdlof, qui était chez lui avec de la fièvre commença à aller plus mal. E.D.Stassova, alors secrétaire du Comité Central, entra pendant la Réunion. Elle venait de l'appartement de Sverdlof. Son visage était méconnaissable. «Jacob Mikaïlovitch va mal, très mal» dit-elle. Un coup d'œil sur elle nous suffit pour comprendre qu'il n'y avait pas d'espoir. Nous coupâmes court, à la réunion. Vladimir Illitch alla chez Sverdlof et je partis pour le Commissariat afin de me préparer à partir immédiatement pour le front. Au bout d'un quart d'heure environ, un coup de téléphone de Lénine, de cette voix changée particulière, qui trahit une grande tension ; «C'est fini, c'est fini, c'est fini». Un instant chacun de nous tint le récepteur dans la main et chacun put sentir le silence à l'autre bout. Puis nous raccrochâmes. Il n'y avait plus rien à ajouter. Jacob Mikaïlovitch était mort.

Sverdlov n'était plus parmi nous.

13 Mars 1925


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