1928-31

La théorie de la révolution prolétarienne à l'époque de l'impérialisme


La révolution permanente

Léon Trotsky

VI - A PROPOS DU SAUT PAR-DESSUS LES ETAPES HISTORIQUES

 Radek ne se borne pas à la simple répétition des exercices critiques officiels de ces dernières années: il les simplifie, si c'est possible. Selon Radek, je ne fais généralement aucune distinction entre la révolution bourgeoise et la révolution socialiste, entre l'Orient et l'Occident, et en cela je n'ai pas changé depuis 1905. Après Staline, Radek m'enseigne qu'il est inadmissible de vouloir sauter les étapes historiques.

Avant tout, il faudrait se demander: s'il s'agissait tout simplement pour moi, en 1905, de la révolution "socialiste", pourquoi pensais-je alors qu'elle pourrait commencer dans la Russie arriérée plus tôt que dans l'Europe avancée? Par patriotisme ou par orgueil national peut-être? De toute façon, c'est exactement comme cela que les choses se sont passées. Est-ce que Radek ne comprend pas que si la révolution démocratique avait pu se réaliser chez nous comme étape indépendante, nous n'aurions pas maintenant de dictature du prolétariat? Et, si nous l'avons avant l'Europe, c'est parce que l'histoire a uni -non confondu, mais uni organiquement- le contenu fondamental de la révolution bourgeoise à la première étape de la révolution prolétarienne.

Savoir distinguer entre la révolution bourgeoise et la révolution prolétarienne, c'est l'a b c politique. Mais après avoir appris l'alphabet, on apprend les syllabes qui sont formées de lettres. L'histoire a réuni les lettres les plus importantes de l'alphabet bourgeois et les premières lettres de l'alphabet socialiste. Radek voudrait que nous retournions de ces syllabes à l'alphabet. C'est triste, mais c'est ainsi.

Il est absurde de dire qu'on ne peut jamais sauter par-dessus les étapes. Le cours vivant des événements historiques saute toujours par-dessus les étapes, qui sont le résultat d'une division théorique de l'évolution prise dans sa totalité, c'est-à-dire dans son ampleur maximale et, aux moments critiques, il exige le même saut dans la politique révolutionnaire. On peut dire que la capacité de reconnaître et d'utiliser ces moments distingue avant tout le révolutionnaire de l'évolutionniste vulgaire.

L'analyse du développement de l'industrie (le métier, la manufacture, l'usine) que Marx a faite, se rapporte à l'alphabet de l'économie politique, ou, plus exactement, de la théorie économico-historique. Mais, en Russie, l'usine fit son apparition en laissant de côté la période de la manufacture et du métier. Ce sont déjà là les syllabes de l'histoire. Une révolution analogue eut lieu chez nous dans le domaine de la politique et des rapports de classe. On ne peut pas comprendre l'histoire récente de la Russie sans avoir appris le schéma de Marx: le métier, la manufacture, l'usine. Mais on n'y comprendra rien si on n'apprend que cela. C'est que l'histoire russe -soit dit sans offenser Staline- avait réellement sauté quelques étapes. La distinction théorique des étapes est cependant indispensable aussi pour la Russie, sans quoi on n'arriverait à comprendre ni le caractère du saut, ni ses conséquences.

On pourrait aborder le problème d'un autre côté (comme Lénine l'a fait parfois dans la question du double pouvoir) et dire que les trois étapes de Marx ont réellement existé en Russie. Mais les deux premières n'ont existé que sous une forme réduite, embryonnaire. Ces "rudiments", tracés en pointillés, suffisent à confirmer l'unité génétique de l'évolution économique. Néanmoins, leur réduction quantitative fut si grande qu'elle engendra des particularités tout à fait nouvelles dans la structure sociale de la nation. La révolution d'Octobre est l'expression la plus frappante de ces "particularités", nouvelles en politique.

Dans toutes ces questions, le "théoricien" Staline apparaît tout simplement comme insupportable; tout le bagage théorique de ce pauvre d'esprit se réduit à deux sacoches: dans l'une, il a mis "la loi du développement inégal", et dans l'autre, "ne pas sauter par-dessus les étapes". Staline n'arrive pas à comprendre, même aujourd'hui, que l'inégalité du développement consiste précisément dans les sauts par-dessus les étapes (ou dans le stationnement prolongé dans l'une d'elles). Avec un sérieux inimitable, Staline oppose à la théorie de la révolution permanente... la loi du développement inégal. Cependant, le pronostic du fait que la Russie, historiquement arriérée, pouvait connaître une révolution prolétarienne plus tôt que l'Angleterre avancée était entièrement fondé sur la loi du développement inégal. Mais, pour formuler ce pronostic, il fallait d'abord comprendre l'inégalité historique dans tout son dynamisme concret, et non ruminer sans cesse la citation de Lénine, de 1915, citation qui fut mise sens dessus dessous et interprétée avec ignorance. On comprend assez facilement la dialectique des "étapes" historiques pendant les périodes d'essor révolutionnaire. Les périodes réactionnaires sont, par contre, propres au développement d'un évolutionnisme à bon marché. Le stalinisme, ce concentré de vulgarité idéologique, ce digne rejeton de la réaction du parti, a créé une sorte de culte du développement par degré pour excuser le "suivisme" et l'empirisme politique. Radek, lui aussi, est tombé sous l'emprise de cette idéologie réactionnaire.

Certaines étapes du développement historique peuvent devenir inévitables dans certaines conditions, sans l'être du point de vue théorique. Et, au contraire, la dynamique de l'évolution peut réduire à zéro des étapes théoriquement "inévitables": cela arrive le plus souvent pendant les révolutions qu'on appelle, à juste titre, les "locomotives de l'histoire".

C'est ainsi que notre prolétariat a "sauté" l'étape du parlementarisme démocratique, après n'avoir accordé à l'assemblée constituante que quelques heures sans importance. Par contre on ne peut guère sauter l'étape contre révolutionnaire en Chine, comme on ne pouvait, dans le temps sauter chez nous par-dessus la période des quatre doumas. Cependant la contre révolution actuelle en Chine n'était pas historiquement "inévitable". Elle n'est que le résultat de la funeste politique de Staline et de Boukharine, qui entreront dans l'histoire comme des organisateurs de défaites. Mais les fruits de l'opportunisme sont devenus un facteur objectif qui peut, maintenant, retarder de beaucoup le développement révolutionnaire.

Toute tentative pour sauter par-dessus les étapes concrètes, c'est-à-dire objectivement déterminées dans l'évolution des masses, n'est qu'aventurisme politique. Tant que la majorité de la masse ouvrière a confiance dans la social démocratie, par exemple, ou dans les gens du Kuomintang ou des trade-unions, nous ne pouvons pas lui imposer comme tâche immédiate le renversement du pouvoir bourgeois. Il faut que les masses y soient préparées. Cette préparation peut constituer une très grande étape. Mais seul un suiveur peut affirmer que nous devons rester "avec les masses" dans le Kuomintang, ou maintenir notre union avec le jaune Purcell, jusqu'au moment "où ces masses auront perdu toute illusion quant à leurs chefs", à ces chefs que nous aurons soutenus par notre politique de coalition.

Radek n'a pourtant pas oublié que lorsque nous demandions que le parti communiste sorte du Kuomintang et qu'on rompe le comité anglo-russe, certains "dialecticiens" n'appelaient pas cela autre chose qu'un "saut" par-dessus les étapes, une rupture avec la paysannerie (en Chine) ou les masses ouvrières (en Angleterre). Radek doit se le rappeler d'autant mieux qu'il était lui-même du nombre de ces "dialecticiens" de triste mémoire. Il ne fait maintenant qu'approfondir et généraliser ses erreurs opportunistes.

En avril 1919, Lénine, dans un article-programme, "La III° Internationale et sa place dans l'histoire", écrivait:

Nous ne nous tromperions probablement pas si nous disions que précisément... la contradiction entre l'état arriéré de la Russie et son "saut" par-dessus la démocratie bourgeoise vers la plus haute forme de démocratie, vers la démocratie soviétique ou prolétarienne, a gêné et retardé la compréhension du rôle des soviets par l'Occident.
(Lénine, tome XVI, p. 183.)

Lénine dit ici, carrément, que la Russie a accompli "un saut par-dessus la démocratie bourgeoise". Evidemment, Lénine accompagne cette affirmation de toutes les réserves nécessaires: la dialectique ne consiste tout de même pas à énumérer de nouveau, chaque fois, toutes les conditions concrètes; l'écrivain suppose que les lecteurs ont quelque chose dans la tête. Mais le saut par-dessus la démocratie bourgeoise demeure néanmoins et, selon la juste remarque de Lénine, empêche beaucoup d'esprits dogmatiques et schématiques de comprendre le rôle des soviets, en Orient comme en Occident.

Je disais, à ce propos, dans la même préface de 1905 qui a subitement éveillé une telle inquiétude chez Radek:

Les ouvriers de Petersbourg appelaient déjà en 1905 leur soviet le "gouvernement prolétarien". Cette dénomination était alors courante et correspondait parfaitement au programme de la lutte pour la conquête du pouvoir par la classe ouvrière. En même temps, nous opposions au tsarisme le programme complet de la démocratie politique (suffrage universel, république, milice, etc.). Nous ne pouvions pas agir autrement. La démocratie politique est une étape nécessaire dans l'évolution des masses ouvrières, avec cette réserve fondamentale, cependant, que parfois elles mettent des dizaines d'années à franchir cette étape, tandis qu'une situation révolutionnaire leur permet de se libérer des préjugés de la démocratie politique avant que ses institutions ne soient effectivement réalisées.
(1905, préface, p. 7.)

Ces paroles, qui correspondent parfaitement à la pensée de Lénine mentionnée plus haut, expliquent, à mon avis, la nécessité d'opposer "le programme complet de la démocratie politique" à la dictature du Kuomintang. Mais c'est justement ici que Radek tourne à gauche. A l'époque de la montée révolutionnaire, il s'est opposé à ce que le parti communiste chinois quitte le Kuomintang. A l'époque de la dictature contre-révolutionnaire, il s'est opposé à la mobilisation des ouvriers chinois sous les mots d'ordre de la démocratie. Autant porter une pelisse en été et se promener tout nu en hiver.


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